Les jours passent, les chiffres sont de plus en plus dramatiques, les publications scientifiques expliquant les conséquences du stress chronique sont plus nombreuses… et la santé des salariés continue de se dégrader. Je viens de terminer le livre Le stress au travail VS le stress du travail : comment réinventer le travail pour diminuer le stress de Sonia Lupien. J’y trouve encore des liens positifs entre le Lean Management (le vrai, je précise toujours) et les neurosciences et notamment la question Productivité ou affairement ?
Pour qui s’intéresse au stress, la Docteure Sonia Lupien n’est pas une inconnue : directrice scientifique du Centre de recherche de l’institut universitaire en santé mentale de Montréal ; professeure titulaire au Département de psychiatrie de l’Université de Montréal. Pour celles et ceux qui connaissent l’excellent Centre d’Études sur le Stress Humain (CESH) représenté par un mammouth, sachez qu’elle en est la fondatrice et la directrice. Elle est également l’auteure de 2 précédents livres sur le stress.
Son dernier livre s’appuie sur 419 sources ! Venant d’une chercheuse, je n’avais que peu de doutes, mais ça rassure (mon chien de garde des émotions qu’est l’amygdale cérébrale peut rester couchée). On pourrait presque se demander si son livre n’est pas une forme de meta-analyse au regard de toutes ces références.
L’auteure exprime une forme de voeux, que je partage :
« La majorité des chercheurs qui travaillent sur ce sujet s’entendent pour dire que si on utilise adéquatement les capacités de notre cerveau quand on travaille de la maison et/ou du bureau et/ou de n’importe où ailleurs, on pourra augmenter notre productivité tout en diminuant notre stress. Si on parvient à faire cela, ce sera la plus grande transition jamais effectuée en matière de productivité et de stress au travail. »
Madame Lupien, c’est ce que j’essaie — et d’autres également — de faire depuis plusieurs années en rapprochant Lean Management et neurosciences. C’est avec grand plaisir que j’échangerai avec vous sur ce sujet.
Le stress au travail vs le stress du travail
Merci ! Merci Madame Lupien pour ce titre, mais également pour le sens que vous donnez à votre livre.
Comme l’auteure l’explique, les actions menées sont trop souvent portées sur l’environnement de travail (au travail) au lieu de s’intéresser en profondeur (pour rependre un terme du livre) à la manière dont les employés travaillent.
C’est ce que dit Ségolène Journoud de l’Anact :
« Les entreprises ont parfois une vision de la qualité de vie au travail encore trop centrée sur la recherche de bien-être individuel : conciergerie, crèche, sport… les médias également. Avec ces films courts, nous voulons rappeler que le cœur de la qualité de vie au travail c’est le travail et les façons de l’améliorer ! Les démarches qualité de vie au travail en entreprises doivent permettre de faire progresser très concrètement et de façon combinée la qualité du travail, la performance et la façon dont les salariés vivent leur travail. »
C’est le sens, également, de nombre d’articles de ce blog qui expliquent comment, avec les principes et techniques du Lean Management (plus des connaissances en neurosciences et sciences cognitives), nous pouvons changer LE travail et réduire le stress du travail.
Le stress
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Je me permets de vous renvoyer à la lecture de mon précédent article dans lequel j’expose les types de stress, un des plus importants processus de notre métabolisme puisqu’il fait partie de ceux qui nous ont permis de traverser les millions d’années d’évolution.
Les conséquences du stress chronique
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Rapidement (sans minimiser), les conséquences du stress chronique peuvent se traduire par (liste non-exhaustive) :
- un simple mal de tête à cause d’une fatigue cognitive (nommée également surcharge cognitive). Voir les travaux de Mathias Pessiglione et al.[1] ;
- une réduction de la densité de l’hippocampe (cognition, mémoire, apprentissage…) qui peut engager de manière précoce un déclin cognitif. Lire la publication de Sylvaine Artero et al.[2] ;
- une baisse de la densité du cortex cingulaire antérieur (émotions et régulateur de l’attention) comme peut l’expliquer Britta Hölzel (chercheuse sur les mécanismes neuronaux de la pratique de la pleine conscience) dans ses différents travaux ;
- une accélération de la réduction de la taille des télomères (extrémité des chromosomes) nécessaires à la division cellulaire avec une espérance de vie potentiellement altérée. Les travaux d’Elizabeth Blackburn et d’Elissa Epel, publiés en 2004[3], sont tristement impressionnants. Elles ont publié, à ce titre, en 2017 le livre The Telomere Effect: A Revolutionary Approach to Living Younger, Healthier, Longer.
L’épuisement professionnel, bien nommé burn-out en anglais, est aussi une des conséquences du stress chronique engendré par différentes causes.
Affairement
Sonia Lupien développe tout au long de son livre un modèle mental que nous connaissons bien en Lean Management, la croyance de l’efficacité : « ce sentiment de surcharge mentale qui ne vous lâche plus, est dû au stress que vous développez à force d’être efficace… sans être productif. »
C’est ce que démontrent Niklas Modig et Pär Ahlström dans leur livre Le Lean en clair ; résoudre le paradoxe de l’efficience, que certains penseurs considèrent comme limité car réduit aux flux (soupir…, comme l’écrirait un ancien collègue) :
« Même si une ressource particulière présente une efficience élevée, le travail nécessaire pour « occuper la ressource » n’est pas forcément porteur de valeur ajoutée. C’est ce que nous appelons le paradoxe de l’efficience. »
L’auteure définit l’affairement comme un travail de surface, c’est-à-dire un travail qui n’est pas terminé ou qui n’est pas parfaitement réalisé (un stresseur pour notre cerveau : pas de déclenchement du circuit de la récompense, car nous ne serons certainement pas content de nous). Selon Sonia Lupien, à ce niveau on est efficace (dans le sens faire beaucoup de choses), mais pas productif.
C’est ce que l’on retrouve avec le Lean Management quand nous aidons les équipes à comprendre où se situe la valeur (et donc les gaspillages) pour le client dans la multitude d’étapes / tâches du processus qu’elles manipulent.
La question qui nous anime est : le salarié est-il en train de produire de la valeur (= du sens pour le salarié) pour le client ou sommes-nous juste en train d’occuper le collaborateur ?
Les gaspillages (les 7 mudas de Toyota) visibles et bloquant le flux se retrouvent dans la multitude d’événements qui vont progressivement plonger les équipes dans l’affairement et leur laisser croire (une idée fausse) qu’elles sont efficaces.
Tout au long du livre, nous comprenons que cet affairement (travail de surface) est une des causes de stress du travail. Il est en partie généré par la fragmentation de l’attention (ou switch attentionnel), comme le confirme Jean-Philippe Lachaux, Olivier Houdé, Stanislas Dehaene et d’autres. Comme je l’écrivais dans un de mes articles, le multitâche (probablement la principale cause de la fragmentation de l’attention) nous grille le cerveau.
Je vous laisse découvrir les constats posés par Sonia Lupien autour du numérique. Je rappellerai juste les propos de Mazda Adli (psychiatre à l’Hôpital universitaire de la Charité, Berlin) :
Notre biologie est issue de l’évolution de 120 000 générations de chasseurs-cueilleurs. Le monde actuel, numérique, n’est apparu qu’il y a 1 ou 2 générations. On doit s’adapter chaque jour à cet environnement alors que notre biologie en est restée à l’âge de pierre, d’où notre stress.
Travail en profondeur
Les explications sur le travail en profondeur rejoignent un principe du Lean Management et de son Kanban.
Une seule tâche à la fois
Lorsqu’on effectue un travail en profondeur, on est productif. On ne fait qu’une seule tâche à la fois et cette tâche est effectuée au maximum de nos capacités.
Une seule tâche à la fois, principe de base du Kanban. Non seulement travailler sur plusieurs choses à la fois est contre-productif (parce que nous n’irons pas plus vite à finir la première pièce et encore moins la totalité), mais en plus, comme nous l’avons déjà écrit dans ce blog, c’est mauvais pour notre cerveau car nous ne sommes pas multitâche (sauf pour certaines habitudes naturelles ou apprises).
Qui plus est, cela engendre des problèmes de qualité, des prises de décisions réflexes (notre système cognitif étant en partie fermé par le stress), de l’énervement, de l’impatience, des conflits ouverts entre personnes… une auto-alimentation du stress jusqu’à ce que cela cesse ou que notre santé craque.
Productivité
Si l’on met de côté l’intérêt pour le flux, le travail en profondeur permet de terminer des pièces, des dossiers, des logiciels, des documents, des livrables, que sais-je encore… Et quand on termine quelque chose avec le niveau de qualité qu’on espérait, c’est un élément de sortie du processus de réalisation = production = productivité.
Expérience optimale
Les chercheurs mettent en avant un effet bénéfique du travail en profondeur pour notre cerveau : le repos mental !
L’engagement cognitif est une expérience d’intense concentration sur une tâche, peu importe laquelle. Les chercheurs ont montré que lorsque les gens font une tâche qui nécessite toute leur attention et toute leur concentration, ils se trouvent dans un état de repos mental qui est associé à une diminution des hormones de stress.
C’est ce que Mihaly Csikszentmihalyi appelle le flow (flow experience) ou l’expérience optimale (que ce soit pour un loisir ou pour un travail). Jean-Philippe Lachaux dans Le cerveau funambule la définit ainsi :
« Un état attentionnel optimal, où nous évoluons sans effort ni crispation dans une certaine plénitude et où tout paraît facile – ce que certains psychologues du sport appellent également la zone, et d’autres encore l’état de grâce et qui peut rappeler une certaine forme de bonheur. »
C’est également ce que France Bergeron et Joanne Gaudet ont mis en avant dans leur livre Lean : Gérer le travail comme un système de flux.
Conclusion
Pour éviter de tout révéler, je vous laisse découvrir les préconisations quant à l’usage du travail de surface et du travail en profondeur. Sans compter, d’autres sujets très intéressants, comme le stress lié à la visio et son effet miroir, le télétravail et l’idée fausse qu’on sera plus productif à la maison…
Nous avons pu comprendre, une fois de plus, qu’il est temps de s’attaquer sérieusement au stress DU travail. Mon idéal, que je souhaite à mes enfants, est que des entreprises définissent et mettent en oeuvre une vision vraiment respectueuse de leurs salariés, fournisseurs et clients : Primum non nocere (en premier ne pas nuire).
Si vous regardez sérieusement — et avec honnêteté — le travail que vous réalisez au quotidien, êtes-vous plutôt productivité ou affairement ?
Compléments de lecture :
- Mettre en place le deep work ;
- Réduire le stress avec le Kaizen pour changer les habitudes ;
- Le stress chronique affecte nos chromosomes !
Livres / articles cités :
- A neuro-metabolic account of why daylong cognitive work alters the control of economic decisions, Wiehler, Branzoli, Adanyeguh, Mochel, Pessiglione, Elsevier Inc., 2022
- Is Hippocampal Volume a Relevant Early Marker of Dementia? Am J Geriatr Psychiatry. Gentreau M, Maller JJ, Meslin C, Cyprien F, Lopez-Castroman J, Artero S. 2023 Nov;31(11):932-942. doi: 10.1016/j.jagp.2023.05.015. Epub 2023 Jun 15. PMID: 37394314.
- Accelerated telomere shortening in response to life stress, Elissa S. Epel, Elizabeth H. Blackburn, Jue Lin, Firdaus S. Dhabhar, Nancy E. Adler, Jason D. Morrow, and Richard M. Cawthon. PNAS. 101 (49) 17312-17315. 2004


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