Tout le monde en a entendu parler, mais peu de personne savent à quel point ce principe élevé au rang de super pouvoir est délétère pour notre cerveau, pour notre santé, pour notre vie. Au travers de cet article Le multitâche, cette lubie qui nous grille le cerveau ! je vais tenter de vous partager des éléments de compréhension et une aide qui nous vient tout droit du Lean.
Multitâche
Selon Thomas Rigotti, psychologue du travail, le pouvoir magique du multitâche « réside dans l’illusion qu’on va pouvoir abattre énormément de travail tout en étant hyper efficace [1]. »
Jean-Philippe Lachaux (neuroscientifique, directeur de recherche à l’INSERM et spécialiste de l’attention) précise que le multitâche n’est rien d’autre qu‘un passage rapide d’un programme attentionnel à un autre [2]. Ce qu’on appelle plus communément le task switching ou clignement attentionnel, comme l’on nommé les chercheurs Sergent, Baillet et Dehaene.
Le task switching n’est pas un problème, bien au contraire. Cette compétence acquise durant notre évolution a permis à l’espèce humaine de survivre jusqu’à ce jour. Il fait partie du mécanisme d’alerte que constituent le gyrus cinculaire antérieur, l’amygdale et l’insula. Ce système permet de détecter des menaces et détermine les comportements pour y faire face. Notre attention est alors détournée pour se focaliser sur cette menace.
La difficulté provient de la multitude de tâches cognitives que nous avons à traiter en même temps (qu’on nous le demande ou que nous nous l’imposions). Notre mémoire de travail est alors fortement sollicitée, tout comme notre mémoire prospective, qui se comporte comme notre liste de tâche à faire.
Neuromythe
Ce clignement attentionnel a un coût pour notre cerveau. En effet, contrairement à cette idée fausse très persistante, l’évolution n’a pas conçu notre cerveau pour être multitâche. Nous avons des limites physiques et chimiques. Notre cerveau est certes malléable, mais il n’évolue pas à la vitesse des changements de notre société.
Tout se joue dans notre cortex préfrontal et pariétal et leurs réseaux de contrôle exécutif. Comme je l’expliquais déjà dans l’article Formation : la maîtrise du geste pour réduire la charge mentale, « les réseaux de contrôle exécutif du cortex pariétal et préfrontal imposent un goulot d’étranglement cognitif : ils ne peuvent pas faire deux choses à la fois. Pendant qu’ils se concentrent sur l’exécution d’une tâche donnée, toutes les autres décisions conscientes sont ralenties ou abolies [3]. »
J’apprécie particulièrement la phrase quelque peu provocante de Jean-Philippe Lachaux :
« Nous n’avons que deux mains, deux yeux, une bouche… Le corps est fait pour ne traiter qu’une seule chose importante à la fois. Et cela n’a pas évolué : nous avons le même cerveau que Cro-Magnon. »
Pour les plus curieux, je vous renvoie à l’article Neuromythe #11 : le cerveau multitâche pour plus de détails.
Santé
Le multitâche engendre, quand il n’est pas compris et maîtrisé, une surcharge cognitive qui amène irrémédiablement au stress, voire au burn-out si on n’y prête pas attention.
Charge mentale
Il existe plusieurs études sur la charge de travail qui mettent en évidence des déclencheurs de la surcharge mentale. On peut noter, notamment celle de la Dares (Direction de l’animation de la recherche, des études et de la statistique) publiée en août 2022 [4] :

Selon les recherches [5] de Mathias Pessiglione (biologiste et psychologue, spécialiste des mécanismes cérébraux motivant le comportement, directeur de recherche à l’INSERM / Institut du Cerveau) et son équipe, la surcharge cognitive (ou surcharge mentale) se traduit par une quantité anormalement élevée de glutamate (principal neuromédiateur excitateur du système nerveux central) au sein des synapses glutamatergiques.
Il est précisé que l’accumulation de glutamate dans le cortex préfrontal latéral augmente au cours de la journée, mais seulement lorsqu’on effectue un travail exigeant sur le plan attentionnel.
Lors d’une surcharge cognitive, nos capacités de contrôle sont toujours présentes. C’est l’exercice de ces contrôles qui est de plus en plus coûteux et qui nous laisse la désagréable sensation que la moindre tâche cognitive nécessite un effort conséquent.
Comme le précise Jean-Philippe Lachaux, chez les personnes « stressées ou fatiguées, les concentrations de deux types de neurotransmetteurs, la dopamine [NDLR : circuit de la récompense] et la noradrénaline [NDLR : stress], s’éloignent des valeurs optimales pour le système de stabilisation de l’attention dans le cortex préfrontal [6] ».
Intégrité physique
Le mauvais stress fait, malheureusement, partie de notre quotidien mais nous ne prenons pas le temps d’en comprendre les implications.
Plusieurs chercheurs, dont Britta Hölzel (neuroscientifique et psychologue à l’hôpital Rechts Der Isar à Munich), ont mis en évidence la destruction de neurones dans l’hippocampe (suite à un stress très élevé sur une période prolongée) et dans le cortex cyngulaire antérieur (suite à du multitâche numérique soutenu) [1]. Autant dire que cela nous grille littéralement le cerveau !
Hippocampe et cortex cingulaire antérieur (ou CCA pour les habitués) ne vous disent peut-être pas grand chose (voir image ci-après). Pourtant, ces deux composantes de notre cerveau ont des rôles bien particuliers. L’hippocampe a un rôle central dans la cognition, la mémoire, l’apprentissage et le repérage dans l’espace. Le cortex cingulaire antérieur, quant à lui, intègre les informations viscérales, émotionnelles et attentionnelles et joue un rôle majeur dans les processus de régulation de l’attention.

Sylvaine Artero (chercheuse épidémiologiste en neuropsychiatrie à l’Institut de génomique fonctionnelle à l’INSERM) confirme dans une publication [7] que l’hippocampe « est sensible au vieillissement, mais un déficit d’activité physique, une alimentation déséquilibrée, une dépression, une obésité, la pollution de l’air, des troubles du sommeil ou même le stress sont aussi des facteurs associés à une réduction de son volume. »
Nous confirmons l’existence d’un lien entre un volume réduit de l’hippocampe et le déclin cognitif : cela suggère que toutes les personnes qui présentent un hippocampe atrophié pourraient bénéficier de mesures ciblées (activité physique, hygiène alimentaire, stimulation cognitive…) pour ralentir ou prévenir ce déclin qui altère la qualité de vie et l’autonomie des personnes âgées. »
Source : Atrophie de l’hippocampe : un marqueur prédictif de la maladie d’Alzheimer à utiliser avec précaution, INSERM, 2023
Tout cela est loin d’être anodin… Quatre mois après mon retour au travail suite à un burn-out, je note toujours un réel problème de concentration sur les tâches complexes. Elles génèrent, chez moi, une fatigue cognitive plus marquée qu’avant. Je dois l’anticiper pour m’accorder des pauses.
Certes, notre cerveau est capable de neurogénèse (génération de nouveaux neurones), même à l’âge adulte, mais il ne faut pas croire qu’elle peut tout réparer.
Coûts
Nous pouvons mettre en avant l’étude de l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail Calcul des coûts du stress et des risques psychosociaux liés au travail qui annonce que pour la France ce coût s’établirait entre 1,9 et 3 milliards € (dépenses de soin, absentéisme, cessations d’activité, décès prématurés).
Cette étude ayant été menée avant les périodes de Covid, il est fort à parier que le coût est supérieur en 2023.
Solutions
Bonne nouvelle, il existe des solutions pour avoir une meilleure gestion du task switching.
Je vous propose sans hésiter le livre de Jean-Philippe Lachaux Le cerveau funambule [2] qui vous aidera à comprendre les notions d’intention (ce que je cherche à faire), d’attention (ce à quoi je dois faire attention) et d’action (ce à quoi je dois veiller pour bien faire).
Il compare l’attention à une personne en équilibre sur une poutre de gymnastique. La moindre perte d’attention (changement conscient ou inconscient d’intention) amène au déséquilibre. Lachaux nomme cette image l’équilibre attentionnel.
Découper en éléments plus fins
Lachaux explique également que notre cerveau a besoin de découper les tâches en éléments plus fins pour mieux les gérer.
Spontanément, notre cerveau s’interdit de remettre à plus tard une action qui lui semble importante, à cause du risque de l’oublier ou de ne pas la mener à temps. Le simple fait de la noter ne suffit pas toujours à interrompre les pensées sauvages la concernant, surtout quand nous n’avons pas une conscience claire de la manière dont cette action doit être menée et du temps qu’il faudra pour cela. Une première étape consiste à découper cette action en actions plus simples, concrètes, que nous savons faire et dont nous pouvons estimer la durée. »
Source : Le cerveau funambule, Jean-Philippe Lachaux, Odile Jacob, 2015
C’est typiquement ce que je dois faire depuis ma reprise du travail. Les tâches complexes ou longues étant pour moi sources de fatigue cognitive, j’applique à moi-même ce principe de découpage en sous-éléments. Cela me permet d’alterner des tâches cognitives avec des petites pauses.
Il est important de faire un découpage permettant d’achever une tâche dans le temps imparti. Dans le cas contraire, lors de la pause, on trainera dans notre mémoire de travail cette tâche inachevée et un effort de captation des données en mémoire sera nécessaire.
Une accumulation de tâches non terminées déclenche la libération de noradrénaline (stress). À l’inverse, terminer une tâche, aussi petite soit elle, déclenche le circuit de la récompense (dopamine).
Un point important de cette phrase est qu’on ne peut pas arrêter ces pensées tant que nous n’aurons pas une idée claire de la manière de les réaliser et du temps que cela prendra.
Note 1 : j’ai toujours été sceptique quant à l’usage des points (suite de Fibonacci) ou des tailles de t-shirt pour estimer des User Stories. Outre le fait que l’équipe ne délivre pas des points à ses clients (mais des fonctionnalités), ce système force le cerveau a 2 actions cognitives de conversion : temps que cela va prendre vers point / taille, puis lors de la phase de réalisation point / taille vers le temps que cela va prendre. On va certainement me rétorquer que ce n’est l’affaire de quelques millisecondes, ce qui est vrai, mais c’est oublier que notre cerveau a horreur de dépenser de l’énergie.
Le standard de travail du Toyota Production System répond à cette contrainte avec une efficacité redoutable. Il permet, pour une tâche donnée, d’avoir les idées claires sur le quoi, le comment, la durée, mais également sur des points d’attention pour la réussir.

Précision : il n’est pas question de décrire tout le travail à réaliser avec des standards de travail ; loin de là ! Il s’agit de se concentrer sur des tâches générant de la variabilité dans le résultat (non-qualité, dépassement des délais…) ou des points d’apprentissage importants.
Supprimer les objectifs flous
En réalisant des observations au sein des équipes, je suis souvent surpris par le nombre de tâches avec un objectif flou. Elles nécessitent des questions / réponses complémentaires pour que notre cerveau puisse enfin les prendre en charge de manière efficace.
On notera que cela est moins visible quand il s’agît de fabriquer des objets physiques (cuisiner, fabriquer une pince ou un objet plus complexe). Dans le cas d’un travail intellectuel, la visualisation de l’objet fini est plus difficile.
C’est pourquoi nous devons apprendre à remplacer « un objectif flou par un objectif clair et concret que nous pouvons atteindre de manière directe et volontaire [2] ». Une intention floue est souvent composée de plusieurs objectifs, parfois contradictoires… avec son lot d’incertitudes.
J’y vois ici un lien avec les User Stories (quand elles sont correctement décrites) et, une nouvelle fois, avec le standard de travail du Toyota Production System (présenté au paragraphe précédent).
Une seule tâche à la fois dans une bulle attentionnelle
Pour Lachaux, Lutz Jäncke (neuropsychologue, spécialiste des neurosciences cognitives à l’université de Zurich) [1] et d’autres, nous devons nous concentrer sur une seule tâche à la fois pour la traiter efficacement et correctement. Une seul tâche… tout en nous assurant de mettre les autres de côté (en dehors de la bulle) pour qu’elles ne perturbent pas notre attention (c’est le plus compliqué à réaliser).
Pour faire le lien avec le Lean Management et le Kanban du Toyota Production System, nous amenons les équipes à arrêter de démarrer une multitude de tâches sans avoir terminer les précédentes. Cela ne fait que générer de l’encours (= stock), qui vient surcharger nos mémoires et notre cortex préfrontal.
Une des finalités du Kanban et de la maîtrise des flux est de permettre à chaque personne du processus de traiter dans son entièreté (ensemble des tâches à exécuter à l’étape) une seule pièce à la fois.
Il est facile de constater sur une chaîne de production (processus physique) le non-respect de ce principe. C’est bien moins le cas quand les personnes travaillent sur des éléments immatériels, comme dans les services et l’IT.
Le Management Visuel
Pour continuer avec le Lean Management / Toyota Production System, le management visuel est un élément plus que structurant. Il permet aux équipes de rendre visibles leurs problèmes pour en discuter et déclencher des actions d’amélioration. Quel lien avec le multitâche et le stress ?
Un élément important apporté par les neurosciences / sciences cognitives et notamment par Ayelt Komus (spécialiste de l’organisation du travail à l’université des sciences de Koblenz)[1] :
« Plus les tâches sont abstraites, plus elles sont complexes et numériques, plus il est important de les décomposer et de les représenter. »
Non seulement cette assertion renforce les propos de Lachaux et Jäncke (cf. ci-dessus) sur la décomposition des tâches en éléments plus petits, mais elle rend encore plus pertinente ma préférence pour le management visuel physique (avec les petites fiches autocollantes ou aimantées) pour représenter sous forme d’objets physiques les concepts que nous manipulons intellectuellement.
Conclusion
Et si nous mettions en place les principes et techniques nécessaires pour réduire le multitâche, qui devient jour après jour un problème d’entreprise et de santé publique ? La santé des personnes, c’est, pour reprendre la définition de l’OMS :
La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité.
Complément de lecture :
- Mettre en place le deep work ;
- Formation : la maîtrise du geste pour réduire la charge mentale ;
- Et si on revalorisait le stress !
Livres / articles cités :
- Cerveau multitâche : une illusion ?, Arte, 2021
- Le cerveau funambule, Jean-Philippe Lachaux, Odile Jacob, 2015
- Apprendre !, Stanislas Dehaene, Odile Jacob, 2018
- Conditions de travail et préventions des risques professionnels dans le travail en sous-traitance : une étude quantitative, Dares, 2022
- A neuro-metabolic account of why daylong cognitive work alters the control of economic decisions, Wiehler, Branzoli, Adanyeguh, Mochel, Pessiglione, Elsevier Inc., 2022
- Le cerveau et les apprentissages, Olivier Houdé, Grégoire Borst et col., Nathan, 2022 / Chapitre 5 L’attention par Jean-Philippe Lachaux
- Atrophie de l’hippocampe : un marqueur prédictif de la maladie d’Alzheimer à utiliser avec précaution, INSERM, 2023


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